La télévision tourne en continue, les chaises roulantes se déplacent lentement, le soleil éblouie les murs jaunis par la vieillesse. Si les adolescents s’ennuient alors ils devraient venir voir à quoi ressemble le véritable ennuie. L’atmosphère est lourde, l’ambiance est déconnectée. Gisèle s’ennuie profondément et d’autant plus que sa tête est encore bien présente sur Terre. Car bon nombre de ses amis n’arrivent plus à penser ou ne se rappellent plus comment faire. Ce sont les après-midi, qui sont les plus longs. Le temps passent lentement. On y voit parfois le spectacle pathétique des visiteurs tentant de noyer leurs remords d’avoir laissé pourrir la personne qui les a fait vivre. Pendant qu’ils demandent et redemandent inlassablement comment se passe la journée, si l’on a bien mangé, bien dormi, un gamin secoue la tête comme une pendule, accroché à son casque. Ici la seule musique que l’on entend est le rythme endiablé des fauteuils roulants qui couinent et des cannes qui frappent le sol. La vie n’est pas drôle en maison de retraite et Gisèle ne cesse de se demander à quel moment son coeur s’arrêtera pour que finisse ce calvaire. Las de tout espoir de s’amuser de nouveau, elle gît sur sa chaise à bascule, se demandant à quel moment René va encore inventer une histoire ou à qui Monique va baisser le pantalon pour engager une fellation ardente comme pour se rappeler la bonne époque.

Sauf qu’aujourd’hui ce n’est pas un jour comme les autres car aujourd’hui un étrange petit garçon se ramène au beau milieu de la salle commune. Il précède certainement ses parents se dit Gisèle et vient donner compagnie à sa vieille grand-mère à moitié folle. Mais aucun parent n’apparaît et le gosse tourne en rond comme s’il cherchait quelqu’un. Il croise le regard de Gisèle et s’approche avec un sourire s’étendant jusqu’aux oreilles.

« Bonjour madame ! s’écria-t-il.

  • Bonjour jeune homme, répondit Gisèle. Tu cherches tes parents ?
  • Non, je ne suis pas venu avec eux, je suis tout seul.
  • Alors tu t’es perdu ? Tu veux que je te ramène à la sortie ?
  • Non je ne me suis pas perdu. Je suis exactement là où je voulais être.
  • Avec des vieux ?
  • Oui, enfin avec des personnes âgées.
  • Ta grand-mère est ici ?
  • Non, je n’ai plus de grand-mère malheureusement. Elle était là il y a quelques années, mais elle est morte. Tant mieux d’ailleurs car elle souffrait beaucoup.
  • Alors que viens-tu faire ici ?
  • Je viens jouer.
  • Il n’y a aucun jeux ici.
  • Pas besoin de jouets pour jouer. As-tu envie de jouer avec moi madame ?
  • Ô moi, je n’ai plus l’âge pour courir partout.
  • On peut jouer sans courir.
  • Ah oui ? Et comment veux-tu jouer sans courir ?
  • Je connais un jeu, mais il ne faut pas le dire à tout le monde car le perdant doit faire des gages.
  • Quels genres de gages ?
  • Il faut qu’on les invente. Tu as des idées toi ?
  • Oui quelques-unes mais quel est ton jeu ?
  • Le but étant de raconter une histoire de sa vie que l’on a fait et si jamais quelqu’un ne l’a pas fait alors il perd et il doit faire son gage. J’aime bien venir jouer ici avec les personnes âgées car elles ont fait beaucoup de choses dans leur vie, mais elles ne s’en rappellent jamais du coup je gagne souvent.
  • Ton jeu m’a l’air très amusant, comment t’appelles-tu ?
  • Kilian
  • Bien Kilian, nous allons jouer avec René.
  • Qui c’est René ?
  • Un vieux faux vétéran qui perd complètement la boule. Monique ? cria Gisèle en direction de cette dernière, viens donc avec nous et ramène Catherine et Pierre. »

Les quatre vieux et l’enfant s’installèrent autour de la table et Gisèle prit les choses en main pour organiser ce jeu, tout en restant discrète pour ne pas que les infirmiers puissent être au courant. René prend les devants et attaque sèchement en levant le doigt au ciel et en criant :

« Un jour j’ai baisé une pucelle dans le village pendant la fête patronale !

  • Chut murmura Gisèle, il ne faut pas crier, les infirmiers vont nous entendre. »

Evidemment cette première phrase laisse tout le monde sans voix puisque René étant le seul homme, il est aussi le seul à avoir dépuceler une femme dans sa vie. Mais Gisèle le connait bien et lui interdit de raconter des mensonges. René ajoute :

« Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était la fête patronale et tout le monde était bourré. On rentrait à la maison quand une gonzesse m’a fait de l’oeil dans la rue. J’ai débarqué tout feu tout flamme et je l’ai sauté comme si c’était ma première fois. Ensuite il y avait du sang partout et je lui ai dit : “Bah pour une première fois t’as été servie ma jolie.” »

Gisèle décide de couper cours au discours et part du principe que René à raison même si tout le monde sait pertinemment qu’il ment.

« Etant donné que René est le seul à avoir … Gisèle coupe volontairement la fin de sa phrase. Nous allons tous prendre un gage et le gage sera … de prendre notre anti-douleur sans boire d’eau. »

Les brouhaha apparaissent et les autres dames ne sont pas contentes de ce choix quand soudain, le petit garçon dit :

« Moi aussi je dois le prendre ?

  • Oui tu vas prendre celui de René, il n’en a pas besoin, c’est un homme fort. dit Gisèle
  • Tout à fait mon bonhomme, moi j’étais vétéran pendant la seconde guerre mondiale et je peux te dire qu’on ne prenait pas d’anti-douleur dans les tranchés, on y allait à la force des bras et à la pointe de nos fusils.
  • Monique c’est à toi, dit Gisèle en coupant la parole de René tout en avalant son cachet.
  • Pendant mai 68 c’est moi qui ai craché sur le curé. dit Monique. »

Christine est outrée et met ses mains devant sa bouche en chuchotant pardon au seigneur au nom de son amie.

« Il était bourré à chaque messe et il a dit à quelques-uns de ses amis que j’étais une délurée. Ce n’est pas digne d’un prêtre.

  • Quel est le gage cette fois ? demanda le petit garçon. Car moi je n’ai jamais craché sur un curé.
  • Continue comme ça, dit Christine.
  • Moi je l’ai déjà fait, dit Gisèle d’un air douteux voire mensonger. Donc le gage sera de manger une de ses crottes de nez.
  • Beurk, cria le garçon ainsi que les autres participants.
  • Monique c’est à toi. Dis-nous tout, dit Gisèle impatiente de connaître les secrets de ses amis.
  • Une fois, il y a très longtemps et ce n’est arrivé qu’une seule fois. J’ai menti à mon mari. Je lui ai dit que notre fils n’était pas responsable de la rayure sur la voiture alors que je savais qu’il l’était, mais je ne voulais pas qu’ils le battent. »

Tout le monde poussa un cri de soulagement car bien évidemment tout le monde avait déjà menti à son conjoint ou conjointe, excepté Kilian. Pour son gage, le petit garçon a dû faire un bisou sur le front moisi de la vieille Francine. Kilian revint et se pencha à l’oreille de Gisèle pour lui chuchoter :

« J’ai l’impression que je perds tout le temps alors que normalement je devrais gagner tout le temps.

  • Patience, répondit Gisèle, pour le moment les gages sont faciles, mais quand il deviendront plus compliqués on rigolera d’avantages.
  • Je crois que c’est à moi, dit Pierre. Et ça tombe bien car j’en ai un très difficile : j’ai déjà eu un crocodile de compagnie.
  • Wouah s’écria le petit garçon, mais comment vous avez fait ?
  • C’était pendant mon voyage en Australie, j’avais trouvé une charmante demoiselle avec qui vivre et nous avions une maison au bord d’un marais. Un jour un crocodile est apparu et nous l’avons adopté.
  • C’est incroyable ! s’exclama Kilian pendant que Gisèle était déjà en recherche d’un gage pas trop compliqué pour elle.
  • Nous allons devoir chanter une chanson pour notre gage. »

À peine la phrase terminée que Monique chanta d’une voix imposante : “Ah la salope ! Vas laver ton cul …” Ce qui attira l’attention de l’infirmier qui approcha de leur table en leur demandant de baisser d’un ton, il vit le petit garçon et dit :

« Dis donc toi, tu n’es pas autorisé à venir ici tout seul, où sont tes parents ?

  • À la maison rétorqua le jeune homme.
  • File donc d’ici ! Ce n’est pas un endroit pour les enfants. dit l’infirmier en l’extirpant par le bras. Et vous, dispersez vous ! Je ne veux plus entendre de chansons malsaine. Retournez donc devant la télé ! »

Sur ces mots, les cinq amis se séparèrent, mais Gisèle n’avait pas dit son dernier mot.

Le soir , après le repas, tout le monde a le droit de rester une heure devant la télévision ou d’aller directement se coucher. C’est l’occasion pour Gisèle de recommencer à jouer. Malheureusement il ne restait plus que Christine dans la salle commune, les autres étant déjà partis se coucher. Gisèle s’approche et lui dit :

« Il était très drôle notre jeu de cet après-midi, il faudra recommencer demain.

  • Oui c’était amusant, ça change des habitudes.
  • Je suis sûr que tu as de très gros secrets à nous raconter.
  • Oh moi non, s’étonna Christine. Ma vie fut morose et triste et elle a très mal démarré.
  • Ah oui ? Et pourquoi ? demanda Gisèle
  • Toute ma vie fut basée sur un mensonge, mais promet moi de ne le raconter à personne.
  • Je te le promets ! s’empressa de dire Gisèle
  • Avant que j’eusse le temps de me marier, j’ai fauté avec un autre homme que mon mari.
  • C’est pas vrai ? s’écria Gisèle en finissant sa phrase en murmurant
  • Mais ce n’est pas de ma faute. Un homme a surgit de nulle part et s’est emparé de ma virginité. D’ailleurs il se peut qu’il soit le père de mon premier enfant.
  • Mais c’est arrivé quand ?
  • Dix jours avant mon mariage, durant l’été 1956. »

Gisèle réfléchit longuement et écarquille les yeux comme si elle avait découvert quelque chose.

« Je suis désolé pour toi. dit-elle. Je trouve cette histoire triste, il ne faudra pas la raconter pendant notre jeu.

  • Oui, c’est évident. répliqua Christine. »

Sur ces mots, les deux amies partirent se coucher.


Monique ne descend jamais pour le petit déjeuner, elle n’a jamais faim le matin et se réserve pour le midi. Les autres quant à eux sont bien présents. Gisèle est tout excitée par cette journée. Elle a hâte de recommencer à jouer. L’idée de ce garçon lui a permis de trouver un nouveau sens à sa fin de vie. Désormais son but est de connaître les petits secrets de ses amis car elle est persuadée qu’ils se trament quelque chose entre plusieurs membres de la maison. Elle s’assoit à la table de René et lui dit :

« Cette histoire de fille dépucelée hier, tu te souviens de son nom ?

  • Évidemment que non, c’est une fille que j’ai trouvée par hasard.
  • Elle avait quel âge ?
  • Elle était jeune.
  • Soit plus précis.
  • Je ne sais pas moi ! La vingtaine.
  • Elle était comment ?
  • Grande blonde
  • Si je te montre une photo tu la reconnaîtras ?
  • Possible oui. »

Gisèle sort une photo qu’elle a dérobée dans la chambre de Christine, une photo de son mariage et elle l’a montre à René.

« Ah oui c’est bien elle ! Et ben dis donc c’était une femme mariée. Encore une menteuse et une briseuse de vie.

  • Enfin René, tu te rends compte que tu l’as violé tout de même ?
  • Ah non ce n’est pas moi !
  • René, regarde moi bien dans les yeux. Tu l’as violé ?
  • Non ce n’était pas un viol.
  • Tu sais René, je pense que toute ta famille serait très déçue s’ils connaissaient toutes cette histoire.
  • Et puis d’abord c’est qui cette fille ? Tu l’as connais ? C’était toi ?
  • Non René, ce n’était pas moi et oui je la connais. Mais je pense que cette histoire doit rester entre toi et moi. Jamais personne ne doit la connaître et il ne faut plus jamais en parler. »

Gisèle est aux anges. Elle tient enfin le fin mot de l’histoire. Le violeur et sa victime coincé dans la même maison de retraite. N’importe qui ayant en main cette information aurait appelé la police. Même si cette affaire a eu lieu il y a soixante ans. Mais Gisèle ne le fera pas car elle a une autre idée en tête.


Cet après-midi Gisèle est bien décidée à rallier tout le monde à son jeu. Les vieux n’hésitent pas, entre ce jeu un peu absurde ou une énième sieste près du radiateur le choix est vite fait. Pierre et René s’installent l’un à côté de l’autre, sans vraiment se rappeler comme l’un ou l’autre s’appelle. Monique se joint également et s’assoit à côté de Pierre en glissant indiscrètement sa main sur les parties intimes de ce dernier. Enfin c’est Christine qui arrive en jetant un regard complice sur Gisèle.

Gisèle commence et dit : « J’ai déjà avorté. ». On pourrait imaginer que c’est tricher car c’est physiquement impossible pour un homme d’avorter, mais les deux grands-pères sont bien trop à l’ouest pour y songer et c’est finalement tous les joueurs qui perdent. Gisèle est une stratège hors pair, le sujet de l’avortement est bien trop tabou pour que quiconque lui demande des informations supplémentaires, elle peut donc mentir en toute impunité.

« Aujourd’hui les gages seront un peu différents, je dirais même différés. Nous ne les réaliserons que ce soir une fois que les lumières seront éteintes. Ne prenez pas vos somnifères ce soir, une folle nuit nous attends et elle commencera par des hurlements. Ce soir chacun votre tour vous ferez un cauchemar. Le but étant d’hurler assez fort pour faire réveiller les infirmiers ainsi que les autres habitants, s’ils ne sont pas morts évidemment. »

Les habitants acquiescent sans rechigner et Pierre prend la suite du jeu. Gisèle est en forme, elle ne laisse pas le temps aux autres d’imaginer les gages. Elle les a déjà tous préparés à l’avance. Cette dernière attend patiemment le moment où elle pourra réellement s’amuser et quand Catherine est seule à perdre elle y voit, ici, l’occasion rêvée : « Tu devras poser un préservatif usagé sur la table de nuit de ton colocataire. » Certains habitants vivent en colocation pour éviter de payer trop cher, évidemment en colocation il y a des règles à respecter comme la prohibition du sexe ou des soirées jusqu’au bout de la nuit. Catherine n'est pas contente de ce gage, elle a peur de se voir supprimer sa chambre. Gisèle lui assure que non, elle lui assure avoir déjà vu des cas similaires et personne n'a perdu sa chambre.

« Et comment vais-je trouver un préservatif usagé ? Dit Catherine

  • Demandes à René ou à Pierre ! Répondit Gisèle.
  • Hors de question ! Rétorquèrent les deux.
  • Alors tu feras semblant, trouves simplement un préservatif et met de la crème fraîche dedans.
  • Tu es en train de nous faire faire n'importe quoi Gisèle ! Quel est ton but réellement ? S'interrogea Catherine.
  • Je veux simplement, qu'ensemble, l'on puisse s'amuser un peu plus que de rester dans nos fauteuils toute la journée. Qu'avons-nous à perdre ? Que risquons-nous ? Des petits cons en blouse blanche qui nous font la morale alors qu'ils ne connaissent pas la vie. Ils nous méprisent et nous traite comme des animaux. Ils n'ont aucune considération envers nous. Alors, nous pouvons bien rire un peu, cela ne fait de mal à personne. »

Gisèle, qui s’était levée pour exprimer son avis, ramasse ses affaires et part sans dire un mot. Une fois dos à ses camardes un sourire vient éclaircir ses lèvres, son plan est en place. Il ne reste plus qu’à attendre demain matin, après une nuit endiablé dans la résidence.


« Tu n'as pas l'air très en forme, je me trompe ? Dit un infirmier fraîchement arrivé du matin.

  • Non, tu ne te trompes pas. Répondit l'infirmière. Moi, je vais me coucher. Cette nuit a été habitée par le démon. Les vieux n'ont pas arrêté de hurler. Ils étaient infernales. Si tu veux mon avis, avec le beau temps, ils perdent encore plus la tête.
  • Tu as essayé d'augmenter la dose de leurs calmants ?
  • Oui ! Rien n'y fait, on aurait dit qu'ils étaient accoutumés.
  • Je suis désolé pour ta nuit, vas donc te reposer je prends le relais.
  • Bon courage ! Tu en auras bien besoin ! »

Comme prévu, la veille Catherine a profité du capharnaüm de cette nuit pour se lever, mettre une cuillère à café de crème fraîche dans un préservatif et le poser à côté de son colocataire profondément endormi. C'est le directeur adjoint qui, passait par là, a vu le préservatif sur la table de nuit. Il le prend et réveille le présumé coupable en lui promettant une sanction à la mesure de son infraction. Le directeur adjoint jette un regard froid sur Catherine, comme pour savoir si elle est coupable aussi. Cette dernière la joue finement en prenant un air désabusé, endormi, drogué. Elle n'est finalement pas rendu responsable en revanche son colocataire bénéficiera à l'avenir d'une chambre seule, une chambre de dix mètres carré, le cachot de la résidence.

Effrayée la veille, c'est toute contente que Catherine rejoint les autres. Désormais elle a une grande chambre pour elle seule et espère vivre une vie bien plus intime désormais. Gisèle se félicite, car sans elle rien de toute cela ne serait arrivé. Catherine l'a remercie et est maintenant impatiente de continuer le jeu.

« C'est au tour de qui ? Dit gaiement Catherine

  • Le mien ! S'exclama René. En 1944, pendant la guerre de Sécession au Viêt Nam, avec des collègues nous avons creusé un trou dans une tranchée pour nous y réfugier en cas de bombardements. Un jour je suis tombé maladroitement dedans et j'ai perdu mon alliance. Quelques jours plus tard, j'ai volé une alliance sur une dépouille d'un soldat allemand pour éviter de dire à ma femme que je l'avais perdue.
  • René ! Cria Gisèle. Tu dérailles complètement. Tu n'as pas fait la guerre de Sécession. Tu mens !
  • Moi ? Mentir ? Jamais. J'ai prêté serment et jamais je ne trahirai mes amis. »

Gisèle comprit que ce n'était pas une bonne journée pour René. En effet, il y a des jours où sa mémoire lui joue des tours et aujourd'hui le résultat est surprenant. Les vieux finissent par ignorer René et ses élucubrations.

« À toi Pierre ! Dit Catherine.

  • J'ai des enfants ! Dit Pierre d'un ton absent.
  • Oui, comme tout le monde ici, répliqua Monique.
  • Non ! Dit Gisèle. Pas tout le monde. René n'a pas d'enfant.
  • Bien sûr que si ! J'ai des enfants, je les aime plus que tout au monde.
  • Ah oui ? Alors, comment s'appellent-ils ? »

René hésita longuement et commença à perdre pied. Ils ne se souvient pas du nom de ses enfants.

« Alors René ! Nous t'écoutons ? Comment s'appellent tes enfants ? Ceux qui viennent te voir tout le temps ? Tu es débordé de visites donc tu dois t'en souvenir ? Dit Gisèle ironiquement.

  • Je ne m'en rappelle plus. Dit René tristement. Mais ils existent ! J'en suis sûr, ils existent.
  • En attendant de retrouver les enfants que tu n'as pas, nous allons t'infliger un gage et le gage sera de ...
  • Attends un peu ! Dit Pierre. Pourquoi est-ce toujours Gisèle qui décide des gages ?
  • Car je suis la seule à avoir de bonnes idées.
  • Et pourquoi nous ne pourrions pas avoir de bonnes idées nous aussi ? »

Gisèle resta stoïque, en silence et finit par dire :

« Puisque personne n'a d'idées je vais proposer la mienne : René tu devras, cette nuit, crier de tristesse et répété sans cesse le prénom "Catherine".

  • Mon dieu ! S'écria Catherine. Pourquoi moi ?
  • Je ne pensais pas à toi ma chère Catherine, mais cette nuit l'infirmière de garde s'appelle Catherine également donc je pensais que cela aurait pu être drôle. Tu devras faire semblant de rêver et de pleurer Catherine sans que l'infirmière ne se doute que tu parles d'elle. »

René accepte, mais Gisèle se méfie, aujourd'hui il a la tête à l'envers alors elle passa la journée entière à lui rappeler ce qu'il devait faire. Pierre commence à s'inquiéter de la situation. Il trouve étrange que Gisèle prenne toutes les décisions et se méfie de plus en plus de ce jeu. Il décide d'en parler à Gisèle, seul à seul.

« J'ai comme l'impression que ce jeu n'est pas seulement un but de s'amuser pour toi. Je sens que tu essaies de faire quelque chose, quelque chose de malsain.

  • Je suis attristée que tu me vois comme une mauvaise personne. Cela fait maintenant huit ans que je suis ici, je m'ennuie. Je m'ennuie à mourir et pourtant je ne meurs pas. Ce jeu a réveillé en moi la passion de la vie, la passion du jeu et du rire. Je m'amuse énormément et en plus cela nous permet de lier une belle relation d'amitié et d'emmerder un peu les blouses blanches.
  • Pourquoi tu prépares tous les gages à l'avance ? Et pourquoi tu orientes les pires sur Catherine et René ?
  • Le hasard ! J'ai plein d'idées qui me viennent à l'esprit et je les propose quand j'en ai l'occasion. Promis, si demain nous rejouons je te laisserai choisir les gages.
  • Oui, dit Pierre. Demain c'est mon tour ! »

Gisèle a bien négocié son coup, la méfiance de Pierre lui fait un peu peur, mais son plan est en place. Si tout se passe bien elle n'aura pas besoin d'infliger de nouveaux gages demain.


C'est le moment pour les habitants d'aller se coucher, Gisèle est restée tard ce soir et c'est la dernière à être encore dans la salle commune. L'infirmière, Catherine, s'approche d'elle et lui propose gentiment de monter se coucher. Cette infirmière est la plus adorable du service. Elle est très attentionnée et partage avec les résidents une complicité qu'aucun autre infirmier n'a obtenu. Elle est proche des vieux et fait tout ce qui est en son pouvoir pour leur facilité la vie.

« Catherine ? Avant d'aller me coucher est-ce que je peux vous parler cinq minutes ?

  • Oui avec plaisir Gisèle, qu'avez-vous à me dire ?
  • Voilà maintenant plusieurs mois qu'une relation amicale forte s'est nouée entre René et Catherine, ils sont très proches l'un de l'autre et on dirait de vrais enfants. Je sens qu'ils sont devenus très amoureux, mais comme des enfants ils n'osent pas se l'avouer. René semble très triste de cette situation et donc cela m'attriste également. Donc je me suis dit qu'on pourrait leur donner un petit coup de pouce afin qu'ils finissent heureux.
  • C'est très charmant ce que vous dites là Gisèle. Comment comptez-vous faire ?
  • C'est là que j'ai besoin de vous, Catherine m'a dit qu'elle était désormais toute seule dans sa chambre et que la solitude la faisait souffrir. Je me disais que peut-être René pourrait la rejoindre et qu'ensemble ils pourraient prendre soin l'un de l'autre.
  • C'est une bonne idée. Mais malheureusement c'est impossible. Je n'ai pas le pouvoir de décider qui occupe les chambres.
  • Mais peut-être que si vous demandez à votre patron et que cette décision pourrait remplir le coeur de joie de deux habitants ?
  • Mon patron ne se préoccupe pas du bien-être des habitants, c'est triste, mais c'est comme ça. Même s'ils ne sont pas dans la même chambre, ils peuvent se retrouver la journée dans la salle commune.
  • Évidemment mais s'ils dormaient l'un à côté de l'autre ils seraient plus paisibles.
  • Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien.
  • Merci Catherine, vous êtes un ange. »

Catherine, l'infirmière, frappe à la porte de son patron pour lui proposer l'idée de Gisèle. Ce dernier refuse sans argumenter sa décision. L'affectation des chambres n'est pas du ressort des infirmières. La nuit suivante, René se réveilla en pleine nuit et, pour accomplir son gage, se mit à crier "Catherine ! Catherine !". L'infirmière se précipite dans la chambre et croit que René est en train de faire un cauchemar. Il cri sans cesse "Catherine ! Catherine !". L'infirmière est émue, elle repense à ce que lui a dit Gisèle et ressent toute la tristesse de René. Elle le réveille pour mettre fin à son cauchemar, mais ce n'est que partie-remise. Toute la nuit, René cria "Catherine !" et l'infirmière finit par laisser échapper une larme. Le lendemain matin, elle attendit le directeur devant son bureau et réclama de toute urgence la colocation de René et Catherine. Elle insista sur le fait que René ne tient plus en place durant la nuit et qu'il dérange tout le monde. Il doit changer de chambre, c'est inévitable. Et le directeur fut d'accord.


« Bravo Gisèle ! Dit Catherine s'approchant d'elle comme une furie.

  • Que se passe-t-il ? Répondit Gisèle
  • Grâce à toi et grâce à tes gages j'ai un nouveau colocataire : René !
  • C'est une bonne nouvelle, René est très gentil.
  • Bien sûr qu'il est gentil, mais je pensais passer un petit bout de temps seule et tranquille. Et voilà que monsieur cri mon nom toute la nuit et, comme par hasard, il se retrouve dans ma chambre.
  • Je dois t'avouer quelque chose, dit Gisèle en chuchotant.
  • C'est René qui m'a demandé de lui infliger ce gage. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il se rapproche de plus en plus de toi. Je pense qu'il t'aime bien.
  • Ô mon dieu ! Tu es en train de me dire qu'il s'imagine quelque chose avec moi ?
  • Oui.
  • Mais voyons je suis une femme mariée !
  • Catherine, ton mari n'est plus là. Tu l'as aimé pendant des années et lui également. Ta venue dans cette maison est le signe que ta vie est sur le point de se terminer. Tu n'as pas envie de vivre ces derniers instants avec quelqu'un proche de toi ? Tu n'as pas envie de vivre des instants d'amour avant de laisser ce monde ?
  • Je n'avais pas envisagé ça du tout.
  • Et pourtant c'est ce qui arrive. Et je trouve ça merveilleux, je te jalouse car j'aimerais vivre cela une dernière fois aussi.
  • Et bien je te le laisse !
  • Ce n'est pas possible. René a fait son choix. Et c'est toi qu'il a choisi. »

Catherine est désemparée. Elle retourne dans sa chambre alors que René est descendu dans la salle commune. Pierre essaie de rapatrier les joueurs pour une nouvelle partie, mais Catherine n'est pas là, elle ne veut pas descendre. « Tant pis pour elle, dit Pierre ». Ce dernier a préparé ses gages et compte bien faire payer les abus présumés de Gisèle.

« Si Catherine n'est pas là le jeu n'est plus drôle. Dit Gisèle.

  • Ah non ! S'écria Pierre. Aujourd'hui c'est moi qui fais les gages donc on joue quand même. »

Tous baissèrent la tête, mais continuèrent tout de même le jeu. Sans grand intérêt d'ailleurs. Gisèle avait réussi ce qu'elle voulait faire. René était toujours dans la lune à cause des calmants qu'on lui avait donnés la nuit dernière. Monique était prête, mais comme les autres ne suivaient pas la partie elle n'avait pas la motivation de jouer. Pierre quant à lui était en pleine forme, mais il était seul malheureusement. Ce dernier est dépité et prends mal la situation. Il espère revenir demain et voir tout le monde au top de sa forme. Monique s'en va également. Gisèle et René se retrouve en tête-à-tête.

« Tu as la mine bien triste mon René.

  • Je commence à en avoir ras-le-bol de ce jeu. Je perds tout le temps et ma punition, à chaque fois, est une série de médicaments qui me mettent dans le gaz toute la journée. Je vais arrêter ces conneries, je suis trop vieux pour ça.
  • Oui, je te comprends. Moi aussi j'en ai marre. Mais il ne faut pas tout prendre mal. Ce jeu nous a permis de nous réunir et d'apprendre un peu plus les uns des autres. J'ai beaucoup discuté avec Catherine et elle m'a fait quelques confidences.
  • Ah ... répondit vaguement René.
  • Elle t'apprécie beaucoup et elle est ravie que tu rejoignes sa chambre. Elle a l'impression de se sentir moins seule avec toi. Elle a l'impression d'être protégée avec toi.
  • C'est vrai qu'elle est très gentille cette dame.
  • Je pense que ça te ferait beaucoup de bien d'être accompagné.
  • Accompagné ? Par qui ?
  • Par Christine gros bêta !
  • Fricoter avec les dames ce n'est plus pour moi, à l'époque j'étais séduisant et je faisais craquer toutes les femmes, mais aujourd'hui je suis vieux et dégarni.
  • Tu te méprends mon cher. Tu es encore bien séduisant pour ton âge et Catherine a succombé à ton charme. Tu devrais prendre en considération ses avances.
  • Je vais y réfléchir, mais pour le moment je vais aller faire une sieste. »

Au moment de se coucher, René et Catherine se retrouvent seul dans leur chambre. Ils sont un peu gêné de la situation et des confidences que leur a livré Gisèle. Ils s'observent pendant un temps et finalement René fait le premier pas. Leur histoire commence ou recommence. Aucun des deux ne se doute qu'ils se sont déjà croisé auparavant.