Stupeur aujourd'hui après la découverte de Jordan, vingt-six ans, décédé depuis deux mois dans son appartement.

Sur son téléphone, un coup de fil de son employeur et quelques textos lui demandant de rendre des comptes de ses absences. Ni famille ni amis ne se sont souciés de sa disparition. Pendant un mois Géraldine, sa voisine, a commencé à sentir une odeur insupportable. Elle a contacté son syndicat de copropriété pour le signaler. Après une semaine d'investigation sans trouver l'origine, c'est une propriétaire qui a confié que son locataire n'avait pas payé le loyer. Elle lui a donc envoyé des lettres avec accusé de réception, sans jamais de réponse. La police a forcé la porte de son appartement et ainsi retrouvé le cadavre de Jordan décomposé depuis deux mois selon les légistes. Le jeune homme n'a pas été porté disparu, personne n'a réclamé son corps.

Il aura au moins obtenu un article dans le journal, c'est déjà une belle reconnaissance. Moi, je n'ai même pas eu la chance d'avoir ma photo le jour où mon équipe de football des moins de dix ans a gagné la coupe régionale. La seule compétition que je manque et aussi la seule que l'on remporte. Mon entraîneur m'a dit, à l'époque, que ma présence n'aurait laissé aucun suspens à la victoire finale. Quelque part, cela me réconforte. Le suspens dans les tournois c'est ce qui accroche les spectateurs, car la compétition c'est avant tout un spectacle pour le public.

Cet après-midi, on se retrouve tous au bar. Qu'on en dise ce que l'on veut. Le bar c'est un rite obligatoire. Moi et ma bande d'amis adorons cela. Je ne vois pas mon existence sans faire les bistrots au moins deux fois par semaine, sans compter le week-end. C'est un lieu de vie où on peut rencontrer tout type de personne. Étant réservé, je reste principalement dans mon coin, mais les autres rencontrent toujours beaucoup de monde.

Aujourd'hui, c'est l'équipe locale qui joue contre les ennemis jurés. C'est souvent un évènement exceptionnel d’autant plus qu'ils se battent pour la première place du championnat. On va boire quelques bières, chanter, crier, supporter, et surtout s'amuser. Pour moi, le foot n'est pas une passion, mais l'occasion de passer du temps avec mes amis, de sortir et voir du monde. J'ai parcouru Internet pour glaner des informations sur le match de ce soir, analyser les compositions, identifier les stratégies des deux équipes. J'ai regardé les émissions sportives à la télé et j'ai écouté les chroniqueurs donner leur avis. Je n'ai pas tout compris, mais j'ai repéré les mots clés. Je pourrais partager tout cela avec mes amis.

« Buuuut !! »

C'est la folie dans le bar, voilà que notre équipe vient d'ouvrir le score après seulement quelques minutes. Ils sont énervés et ils vont se donner à fond. J'espère qu'ils vont les défoncer et leur mettre une branlée monumentale. Comme chaque soir de match, après un but, on vide nos verres pour en reprendre un neuf. Sachant que l'on prend toujours un verre à l'engagement, ce cul sec fait déjà tomber les larmes. Les larmes de joie qu'on dit, pour ne pas avouer que la gorge nous pique. La soirée s'annonce folle. Les yeux rivés sur l'écran de télévision, nous ne nous parlons plus les yeux dans les yeux. La pression est insoutenable, le suspens est à son comble, j'ose parfois détacher mon attention et analyser autour de moi la décoration du bar, l'ambiance, les gens qui regardent et ceux qui attendent la fin. Je vois des amoureux heureux, des amis qui s'amusent, d'autres qui s'ennuient. J'essaie d'imaginer ce qui peut bien les amener ici. Je me demande aussi pourquoi nos voisins ignorent complètement la fille qui est à leur table, elle est mignonne, mais elle est exclue du groupe. D'ailleurs, elle est plus souvent sur son téléphone qu'à discuter avec ses amis. Elle ne doit pas aimer le foot. Elle fait partie de ceux qui attendent la fin pour apprécier la soirée. Quel intérêt pour elle de venir avant ? Peut-être n'habite-t-elle pas dans le coin. Peut-être qu'elle vit avec son copain et qu'elle le suit partout. Ou bien l'ambiance du bar la captive, mais quand il ne se passe rien ce n'est pas intéressant. Alors elle reste là, inerte, attendant son heure pour redevenir vivante. Elle est ignorée de ses amis et des gens. Personne ne sait qu'elle est à côté d’eux, je l’appellerai : la négligeable.

« Oooooh ! »

Oh ! Non, ils viennent de prendre un but. Bien évidemment c'est toujours quand je ne regarde pas qu'il se passe une action. Cette fois, c'est notre équipe qui encaisse un but. Quelle déception ! Je suis, à l'image de mes amis, au fond du trou. Ramasser un but avant la mi-temps c'est le pire moment. On croit pouvoir faire une pause tranquille et finalement les adversaires reprennent du poil de la bête et nous entamerons cette deuxième phase avec un score identique au début de match. Comme si tous les efforts faits jusqu’ici étaient vains. Et voilà que l'arbitre renvoie tout le monde aux vestiaires. Mes amis mettent leur manteau, sortent une cigarette et vont expulser leur colère dehors. Je reste à l'intérieur, car il fait froid, et je ne fume pas. Donc je me retrouve seul : l'occasion unique d'aller voir les commentaires du match sur Internet. Il n'y a pas grand-chose d'intéressant, mais j'arrive tout de même à récupérer quelques informations. Mes amis reviennent, je croise le regard de Mathieu et lui demande :

« Alors, cette première mi-temps ? Ils se sont fait presser en défense ?

— Non, ils n'ont pas été pressés, au contraire ils ont été maîtres du ballon dans leur zone.

— Ouai, enfin je parlais surtout au début du match. Après ça a changé. »

Je n’ai pas le temps d'enchaîner sur la stratégie vue que tout le monde se dépêche de commander un verre avant la reprise. Moi j'ai eu le temps d'aller le chercher pendant qu'ils étaient dehors. Frédéric est le premier à revenir. Je lui demande ce qu'il a pensé du match, mais il me répond vaguement un « Pas mal » puis me rappelle qu'il a tout dit quand il était dehors et qu'il n'a pas envie de répéter. Je comprends, je n'aime pas non plus me répéter. J'imagine que les autres sont dans le même cas donc on débriefera plus tard.

Rien ne se passe dans la seconde mi-temps. En tout cas, moi, je trouve le match inintéressant. Mes amis, eux, s'extasient devant les quelques actions un peu chaudes. La négligeable est toujours sur son téléphone. J'aimerai savoir ce qu'elle y fait depuis tout à l'heure, j'aimerai trouver un intérêt aussi passionné qu'elle. Peut-être qu'elle s'emmerde, qu'elle veut laisser le monde qui l’entoure croire qu'elle ne s'ennuie pas et qu'elle fait quelque chose. Pour ma part, je pense qu'elle se fait chier et qu'elle n'a rien à foutre là. Si j'avais du courage, j'irais la chercher et je l'emmènerai loin d'ici, dans un endroit où on pourrait apercevoir ses yeux et son sourire, un endroit qui la rendrait heureuse ou au pire des cas : active. Mais si j'ose, alors que va-t-il se passer ? Elle va me rembarrer, me dire de m'occuper de mes affaires, me demande qui je suis et pour qui je me prends. Son copain va débarquer dans la conversation, il va me menacer et m’ordonner de retourner à ma place avant qu'il me casse la gueule. Les autres me montreront du doigt et riront de moi. Alors je n'ose pas, tant pis pour moi, tant pis pour elle.

« Aller ! Aller ! Vas-y ! »

La salle se lève, les voix s'élèvent puis l'excitation s'achève, le temps d'une seconde, avant l'explosion, l'exaltation, les verres tombent, se brisent, la foule hisse les bras en l'air, les cris s'entrechoquent. Mes amis se regardent, leurs yeux s'ouvrent démesurément, leur bouche élargie semble ne sortir aucun son tant l'ambiance est à son paroxysme. J'imite leurs gestes, j'essaie de capter leur regard, de m'inclure dans leur bonheur, ils se prennent par les épaules, s'embrassent comme si la guerre était finie, comme s'ils vivaient le moment le plus intense de leur vie. J'applaudis notre équipe avant quiconque, j'obtiens ainsi un contact de ma peau vers la mienne, car personne n'est enclin à m'offrir la sienne. Une fois la tension redescendue, je tends ma main vers Mathieu en attendant une tape signifiant un travail accompli et ce dernier me l'offre généreusement. Les autres suivent. Je ne laisse personne reprendre son souffle et j'ajoute « C'est mérité ! » Frédéric rit en me répondant que nous avons eu de la chance. Ce qu'approuve Mathieu.

La fin approche, le silence règne, le seul son audible est celui des commentateurs, même les clients, ne regardant pas le foot se surprennent à chuchoter. Je me concentre sur le match, espérant comme tout le monde voir la dernière action qui conduira notre équipe à la victoire assurée. Le suspens frustre les fanatiques au point que certains hurlent leur désaccord face à la lenteur que met l'arbitre à conclure. Soudain, les joueurs arrêtent de courir, les commentateurs signifient la fin du match, les supporters crient leur joie. Les clients du bar également. Nous décidons de reprendre un verre pour fêter cette belle victoire : « Ne bougez pas les gars ! C'est ma tournée ! » C'est ma phrase préférée, elle apporte perpétuellement un sentiment de bonheur immense chez mes amis et embraye souvent sur une soirée bien arrosée.

« Oh ! Et vous avez vu ? Vers la fin ? Le tacle du défenseur ? S'il n'avait pas été là, c'était foutu ! dit Mathieu.

— Mais grave ! dit Frédéric. Ce mec est un génie, il est essentiel pour l'équipe, plus que cela : indispensable.

— Ouai, le recrutement a été parfait sur ce coup-là, ajoutai-je

— Ouai, enfin ils n'ont pas recruté ce joueur, il est issu du centre de formation, dit Mathieu

— Ah oui ? Je ne savais pas, c'est vrai qu'ils ont un bon centre de formation.

— Techniquement, c'est un des plus mauvais du pays, dit Frédéric »

Voilà maintenant une heure que le match est terminé et les discussions ne cessent de s'articuler autour de la rencontre. Je commence à m'ennuyer. J'ai bien tenté de me renseigner cet après-midi sur les stratégies, sur les deux équipes, les joueurs, mais le niveau de mes amis est trop élevé et je n'arrive pas à suivre. Je me retrouve naturellement relégué sur le banc des remplaçants. Alors je sors mon téléphone, tant pis pour le manque de sociabilité que cela engendre. Au moins, mon portable communique avec moi. Je vois défiler les news, les réactions sur ce match, j'ai presque envie d’interagir de nouveau avec mes amis grâce aux commentaires, mais toutes mes tentatives sont vaines. Alors je lance un jeu sur mon téléphone. Je n'ai même plus très soif et je refuse la bière de Frédéric. Ce dernier, étonné, insiste et c'est tout le monde qui le suit. Je finis par céder à la pression. « Laisse ta copine tranquille et viens boire un verre avec nous ! » À chaque session sur mon téléphone, ils croient que je dialogue avec une fille. Ils sont bien loin du compte. Mais cette phrase me pousse à arrêter mon jeu et à réintégrer la table. On trinque, on rit, on s'amuse et puis on va fumer une clope. Enfin pas moi. Alors je sors de nouveau mon téléphone pour combler cette solitude.

« Tout le monde chez Ricaud ! »

À peine revenu de la clope qu'ils décident tous d'aller ailleurs. Chez Ricaud c'est sympa, les bières sont bonnes, il fait à manger, mais c'est à l'autre bout de la ville et surtout à l'autre bout de chez moi. C'est cool pour mes potes, car le bar est juste en dessous de leur appartement. Je n'ai pas très envie d'y aller, mais je cède encore parce qu’ils se sont mis en tête de m'y emmener de grès ou de force. L'un me prend le bras, l'autre me tire par la ceinture, on rit, on trébuche, on tombe et on rit de nouveau. La fête s'annonce formidable. On ramasse quelques bières pour la route et ainsi maintenir notre alcoolémie à un taux nous faisant oublier toutes responsabilités. Arrivé chez Ricaud, on s'assoit à notre table, le serveur s’approche avec les bières : il nous connaît bien. Hasard de la soirée : je retrouve la négligeable, toujours avec ses amis, toujours seule. Je ne comprends pas pourquoi elle reste. J'imagine qu'elle ramène tout le monde après. Elle doit être responsable, elle ne boit pas, c'est sûrement une fille bien. Je commence à voir flou, et je me retrouve plongé dans des discussions philosophiques dont personne n'aura le souvenir demain. Soudain un éclair de génie et une boule dans le ventre me rappellent que j'ai faim. Je commande les bonnes frites de Ricaud, mais il me signale que c'est un peu tard. Habitués que nous sommes, il fait un petit effort et m'apporte une barquette de dernier moment. Ces frites sont faites-maison, mais aujourd'hui elles ne sont pas cuites.

« C'est le moment de passer à la caisse les gars ! »

On espère toujours qu'il oublie, mais cela n'arrive jamais. Chacun leur tour, mes amis paient leur part. Quand vient le mien, je donne ma carte de crédit au serveur en acquiesçant face à la traditionnelle question du sans-contact. Le bruit sonore émanant de sa machine m'informe que ce n'est pas passé. J'ai sûrement dépassé le plafond. Il me tend le terminal de paiement et je tape mon code : erroné. Je lève la tête, je réfléchis et recommence : erroné. Il ne me reste plus qu'un essai. J'arrête là et j'évite le drame, je finis par donner un billet de vingt euros. Le serveur me demande si je n'ai pas l'appoint et je ne l'ai pas alors il me prévient qu'il reviendra avec la monnaie en me laissant avec ce vieux sentiment que même pour les choses simples, tout paraît compliqué. On sympathise avec les amis de la négligeable et à ce moment j'apprécie d'avoir des potes comme les miens. L'after c'est chez Mathieu, comme d'habitude. On continue de boire sans savoir pourquoi, on continue nos discussions philosophiques sans se rendre compte qu'on redit les mêmes choses que tout à l'heure, la négligeable continue d'être seule et je continue d'avoir peur de lui parler. Puis vient l'heure du départ : quarante minutes de marche, car il est trop tard pour le métro. Je vois la chance me sourire quand cette fille, ignorée de toute la soirée, indique repartir dans la même direction que moi. Je lui propose donc que nous fassions la route ensemble.

« Euh … non ! Je ne crois pas ! »

Oh ! La vache ! Je me suis souvent réveillé avec une gueule de bois, mais celle-là est sévère. Je n’ose même pas ouvrir les yeux tellement j'ai peur que la lumière du jour brûle ce qu'il me reste de cerveau. Je n’ose pas non plus, car j'ai peur de savoir où j'ai dormi. Est-ce que je suis rentré chez moi ? Dans quel état ? Est-ce que j'ai dormi chez la négligeable ? Peut-être avec elle ? Cela pourrait être cool. Oh ! Ce mal de crâne, il me fait pleurer. Si je suis encore à la soirée et qu'on me voit pleurer. Je vais encore passer pour un con. Ou alors les autres seront dans le même état et on rigolera bien. On fera une tournée d'aspirine. Mathieu nous fera ses pattes carbo avec du sucre : un vrai délice. On se vautrera tous dans le canapé, on regardera une série toute la journée, buvant de l'eau, attendant que le mal de crâne disparaisse et si nous arrivons à nous remettre en forme alors on refera une soirée. J'inviterais tout le monde chez moi pour que Mathieu n’ait pas trop de bordel chez lui. En plus, j'ai de la bouffe. J'irais acheter de quoi boire. Ça va être super cool ! Aller j'ouvre les yeux. Je suis chez moi, seul. Je reste allongé, sans vie. Ma tristesse prend le dessus sur mon mal de crâne. Si je reste là suffisamment longtemps, moi aussi j'aurai mon article dans le journal.